à propos de Zorba…

Pour animer le regard désenchanté qu’un homme pose sur ses difficiles relations avec Dieu, Nikos Kazantzaki a écrit Alexis Zorba. Michael Cacoyannis pour réaliser son film isole les meilleurs éléments du livre et les rend définitivement beaux et inoubliables sur la pellicule.

Zorba est un autochtone qui dans une région à l’Histoire mouvementée et sombre, la Crête, la Grèce et les Balkans, a eu une histoire elle même mouvementée et plutôt sombre.  Mais Zorba est un sage dont l’existence repose sur cette évidence philosophique : la vie doit être vécue pleinement parce que quand on est mort on ne peut plus le faire. Cet homme d’âge mûr trouve volontairement la vie agréable et passionnante, se rit des catastrophes et s’engage dans des expériences en apparence folles.  Zorba est profondément Grec, atomiquement Grec, quand son moral pourrait s’effondrer il le régénère par le plaisir, sa joie dans la musique et dans les autres, son bonheur quasi mystique à danser. C’est la fin du film, quand survient la catastrophe avec la chute au bas de la montagne de leur projet commun Zorba apprend à Basil le sirtaki et la scène de leur danse sur la plage demeure aussi inoubliable que la musique qui l’accompagne.

Quand j’ai compris le film ce fut longtemps après l’avoir vu pour la première fois, enfant avec ma grande sœur dans un cinéma de la Porte-d’Orléans, ce fut bien sûr à la télévision à l’heure tardive de je ne sais quel ciné-club cathodique. Sans doute me retrouvais-je là faute de mieux, probablement pas dans l’attente fébrile de découvrir ce qui était déjà devenu  » un vieux film »… Curieusement je me rappelais quelque chose de drôle et les premières minutes me parurent singulières. Jeune homme la Grèce m’avait reconnu comme un des siens, j’étais séduit, amoureux de cette terre et de son peuple, elle s’était chargée de sens, et moi de désir, de passion. Une relation forte, tumultueuse, s’était engagée. Je pense que c’est Mélina Mercouri, qui, portant haut la voix des exilés, entretint mon « philhellénisme ». Le film de Cacoyannis fut l’élément conscient de mon attachement, au sens propre, à ce pays. Ce besoin essentiel d’en connaître la langue, la musique, la littérature, … les gens plus largement. L’univers culturel qu’il me révéla, si différent du mien et si divertissant, m’aspirait. La réaction décalée du héros me fit comprendre que si on ne pouvait agir sur les évènements autant en rire.

Le Zorba d’Anthony Quinn, et par là même son interprétation de l’homme grec, est  tout d’abord absolument remarquable, et surtout elle est inoubliable. Cet irlando-mexicain des bas-fonds de L-A. est parvenu à incarner définitivement l’âme et la force vive de la Grèce, sa contemporanéité et son éternité.

La musique, magnifique, pénétrante, elle aussi inoubliable, est l’autre interprète du film. Dès lors cette musique grecque est devenue planétaire, aimée, célébrée par toutes les catégories sociales. Elle est l’œuvre de Mikis Théodorakis, compositeur lumineux, dépositaire de ce matériau populaire extraordinaire, ce caractère artisanal du chant, spontané de la danse, des notes, le souffle naturel de la poésie. Pour concevoir cette mélodie enivrante Théodorakis a associé deux danses très différentes, le syrtos, lent et digne, et le pidikos, frénétique et sauvage.

Ce film a fait de moi un exilé,  un Grec de l’extérieur. Après l’avoir revu je lisais toute l’œuvre de Kazantzaki, puis de contemporains de plus en plus nombreux, j’apprenais la langue, m’intéressais à la religion et je m’orientais dans une profession qui allait nous lier définitivement. La vie a ses diktats qui bouleversent nos volontés intimes mais ma grécité a continué de s’enrichir et où que je me trouve j’ai pu me rire de ces petites contrariétés qui ne m’amenaient pas forcément là où je le voulais.

Le film est resté populaire des années durant, diffusé régulièrement à la télévision, à l’affiche de festivals comme de cinémathèques. Il peut paraître un peu vieillot aujourd’hui mais je pense que les gens continueront d’aller le voir malgré ses cinquante ans. Aujourd’hui, à la lumière de la crise, il se charge de davantage de sens. Sa musique, elle, ne cessera jamais, comme un flux sanguin.

zorba1

Origine du film : États-Unis, Grèce
Réalisateur : Michael Cacoyannis
Acteurs : Alan Bates, Anthony Quinn, Irene Papas, Lila Kedrova, George Foundas
Genre : Drame
Durée : 02h16min
Année de production : 1964
Date de sortie : 1964
Titre Original : Alexis Zorbas – Zorba the Greek

https://fr.wikipedia.org/wiki/Michael_Cacoyannis

https://fr.wikipedia.org/wiki/Zorba_le_Grec

https://fr.wikipedia.org/wiki/N%C3%ADkos_Kazantz%C3%A1kis

http://www.voirfilms.org/zorba-le-grec.htm#filmPlayer

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Jack-Alain Léger, n’est plus à la fenêtre.

je suis à la fenêtre

toi tu es dans la baignoire

tes pieds dépassent

je peux les voir dans la glace de l’armoire


il y a ce disque idiot

qui est rayé au milieu

et les tarots, que je te tire sur ton châle en camaïeux


il y a l’odeur d’encens

et les bougies ont fondu

tout est si vague

le fil des pensées s’est perdu


je ne sais même plus si je pense

je ne sais même plus si je pense


il y a une fille que j’aimais

à la fin de la nuit

j’étais à contempler les novas

et les anneaux de saturne

je veux dire

j’étais mon jean vide et mon blouson

qui flottait à un bâton d’os

les os friables de la came

j’étais le singe du travelo

tu te souviens? ….Baldwin

j’étais le singe du travelo

oui j’étais vraiment lui

le cul rose sur le rebord du caniveau


le singe du travelo

et ses petits doigts noir

tu sais qui caressait mon cul comme une plaie ouverte

mon nez je veux dire

mon nez ou s’engouffraient les autos

comme dans un tunnel

mes narines !

avec leur tuyau d’échappement

des nuages d’héroïne

et le cheval vapeur

horse power, horse power


à écouter un vieux jazz

devant un vieux bar

avec du papier de soie coltrée

je veux dire tu vas dans les chiottes ou quelque chose comme ça

et moi, le cul dans le caniveau

et le flottement, indécis

d’un drapeau de trottoir

dont j’étais la hampe

et les étoiles qui tournaient partout

tout autour de ma tête

ma cervelle de came

mes os friables

qui un jour disparaitraient aussi

dans l’eau du caniveau

avec mon reflet

avec mon nez

mon nez brûlé reflété..


je suis celui qui a vu un bulldog débouler

et qui bringuebalait tous les immeubles de la rue de l’angle derrière lui

a l’est de ses traineaux

que tu es beau bulldog!!!

que j’aime ta robe rouquine

wouaw wouaw wah

il a levé sa pine bleue pour pisser

combien je t’aime

et au bout de la laisse, Zelda

un peu vieux me fait-elle

votre procédé

détrompez-vous

c’est toujours efficace avec un chien

ce n’est pas a vous que ce compliment était adressé

vous l’avez cru parce que vous êtes rousse, aussi

c’est pour votre chien que mon cœur bat!

heh je veux dire, je disais ça comme ça

wouaw wouaw wouaw

les chiens wouaw !

les chiens wouaw dans la nuit!

la nuit wouaw!

les chiens wouaw

et toi!? et toi wouaw!


le jour alors se lève

I love you Zelda!

I love you Zelda!

je chantais

je chantais avec le soleil

Zelda!


je suis à la fenêtre

toi tu es dans la baignoire

tes pieds dépassent

je peux les voir dans la glace de l’armoire

Daniel Théron, dit Melmoth, dit Dashiell Hedayat, dit Jack-Alain Léger, dit Eve Saint-Roch, dit  Paul Smaïl – Long song for Zelda, 1971.

jack-alain-lc3a9ger

Jack-Alain Léger (1947-2013), écrivain, chanteur, traducteur. photographie de Sophie Bassouls

et le voilà mort, depuis le 17 juillet 2013,

 dernier, 

 défenestré. comme on dit.

 ce qui lui passait par la tête,

 il l’a jeté par la fenêtre,

 un jour comme ça

 d’un jour d’été

 Léger, Jack-Alain

 de tous ces noms le bien nommé 

 chair et poussière

 éparpillées

 dans l’univers

 opposé

 des pas apposés

 trottoir du XIIIème

 Arxtarpeia Capitoli proxima

 8 étages, petit voyage

 ………………………………………………………………………………….. . . .

 

 

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Dezső Kosztolányi

“Notre amitié avec Kornél s’approfondit vraiment quand les premiers boutons, bourgeons pourpres de la puberté, firent leur apparition sur mon front. Nous étions comme cul et chemise. Nous lisions et nous discutions. Moi, je lui tenais tête, je réfutais ardemment ses idées impies. Il n’en reste pas moins que c’est lui qui m’initia au mal. C’est lui qui m’éclaira à cette époque sur la façon dont les enfants naissent, c’est lui qui le premier m’expliqua que les adultes sont des tyrans jaunes et bouffis qui empestent le tabac, et qui ne méritent aucun respect parce qu’ils sont plus laids que nous et mourront plus tôt, c’est lui qui me convainquit de ne pas étudier, de paresser plus longtemps le matin au risque de rater l’école, c’est lui qui m’incita à fracturer les tiroirs de mon père et à ouvrir ses lettres, c’est lui qui m’apporta le genre de livres et de cartes postales qu’on ne regarde qu’à la lueur d’une bougie, c’est lui qui m’apprit à chanter, à mentir et à écrire des vers, c’est lui qui m’incita à dire tout haut des mots obscènes à la file, à épier par une fente dans les cabines de bain, l’été, les filles qui se déshabillent, et à les importuner à l’école de danse par ma curiosité malséante, c’est lui qui but avec moi le premier verre d’eau de vie, c’est lui qui m’initia aux joies du corps, à la gourmandise et à la luxure, c’est lui qui me révéla que la douleur même recèle une secrète jouissance, c’est lui qui me fit arracher les croûtes des cicatrices qui me démangeaient, c’est lui qui me démontra que tout est relatif, qu’un crapaud peut avoir une âme de même qu’un directeur général, c’est lui qui me fit aimer les animaux muets et la solitude muette, c’est lui qui me consola, lorsque j’éclatai en sanglots devant un catafalque, en me chatouillant les côtes, sur quoi je me mis aussitôt à ricaner de la stupidité incompréhensible de la mort, c’est lui qui inocula l’ironie à mes sentiments, la révolte à mon désespoir, c’est lui qui me conseilla d’être du côté de ceux sur qui crache la multitude, de ceux qu’elle emprisonne et qu’elle pend, c’est lui qui m’apprit que la mort est éternelle, et c’est lui aussi qui voulut me convaincre de ce damnable mensonge contre lequel je protestai à cor et à cri, à savoir que Dieu n’existe pas.” — Dezső Kosztolányi / Kornél Esti / Cambourakis / 2009 / Trad. : Sophie Képès.

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KOSZTOLÁNYI DEZSÕ (Budapest, 1910 )

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retrouvailles

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H Κυρά της Ρω / La Dame de Rhô

C’est un matin sans éclat sous un ciel où se pourchassent des nuages de pluie. C’est encore un matin de vent, de ce vent bruyant et violent qui parcourt la mer Egée sans se soucier plus des petites iles que des petites gens. Il est le maître ici,  maître de ces arbustes rabougris par sa faute, ces nains tordus qui font peine, ces arbres de Rhô en bois de fer qu’il brise quand il le désire.

Désormais cette terre poussiéreuse est la peau de La Dame de Rhô. Le rocher que le soleil a poussé dans la mer et qu’elle arpenta soixante et cinq printemps, depuis 1948 jusqu’au treize mai 1982, jusqu’en être l’incarnation. Ici la pluie ne tombe pas, et si par hasard cela arrive c’est comme un métal qui se répand sur la pierre et brille comme autrefois ses joues parcheminées.

On la devine toujours Δέσποινα Αχλαδιώτη, toute seule. Deux petits pieds serrés dans des chaussettes de laine noire, rentrés dans des chaussons de feutre jaune et noir…

Quand elle descend sur les plantes du jardin la nuit y laisse ses bienfaisantes caresses humides. Et aux premiers moments gris du jour quand elle sort de sa maison, Despina de la main peut encore caresser les caresses de la nuit et participer de ce petit bonheur du vivant. A ses poules qui l’attendent elle jette des miettes de la poche de son tablier, puis elle part d’un pas assuré, franchit son portail, laisse derrière elle les quatre murs blancs de sa maison, l’unique maison de l’ile. Quand le jour est levé l’instant pour les grillons est venu de donner des frissons au silence. La mer qui souvent parle fort, se tait ce matin ayant pris la couleur et la mobilité d’une immense ardoise, tant qu’elle semble se prolonger dans les pierres du chemin qui noircissent la colline.

C’est le chemin que Despina gravit chaque matin, elle tient serré dans sa main le drapeau des Grecs. L’endroit qu’elle rejoint est modestement dominé par un mât blanc qui sort de buissons d’épineux ras et denses. Seul, lui aussi, un olivier a triomphé de la pierre et ses racines nerveuses et à vif crient sa glorieuse et permanente souffrance. On pourrait croire qu’en ce lieu la Terre agonise tandis qu’au-delà la côte turque sourit.

Alors Despina fait chanter la corde et siffler la poulie rouillée pour cet hymne quotidien du bout du monde. Bleu et blanc s’élève le drapeau dans le ciel bleu et blanc.  Puis elle s’en retourne aussitôt ayant aujourd’hui encore accomplit l’œuvre sacrée d’une volonté qui la dépasse, refaisant à l’inverse ce sentier qui ne connait que ses pas et les lézards.

A son approche ses chèvres bêlent et se rassemblent,  elle les entend quand le vent se pose et leur crie quelques mots qui disent qu’elle vient pour elles. Sur son seuil un panier à olives recueille sa canne parmi d’autres ustensiles polyvalents. Elle referme la porte derrière elle et dans le clair-obscur s’installe à sa table où elle va déjeuner de pain, de fromage et d’eau, tout en surveillant le passage du temps accroché aux traits de lumière qui strient la pièce.

Aujourd’hui  le vent tombera sans doute et le drapeau sur sa hampe demeurera immobile. Cela n’a pas d’importance, Despina n’a guère bougé non plus dans sa vie, mais maintenant elle est le vent et la mer, la roche et le sable, elle est cet olivier qui voit le monde, elle est l’âme éternelle de la Grèce.

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το μικρό μπαρ, le petit bar

Depuis que les explosions nous massacrent les tympans, le milieu de l’après-midi, tous ici régulièrement se protègent les oreilles des deux mains. Avec la fin du jour la cadence est donnée par le choc des matraques sur les boucliers, et ça m’oppresse jusque dans le ventre.

La nuit est baignée d’une lumière hostile qui inquiète Evanguelos le patron du bar plus qu’elle le rassure. Je le vois saisir quelques tables légères qu’il jette devant son entrée pour en limiter symboliquement l’accès.

La salle est silencieuse, ce qui est l’habitude. Mais ce silence la n’est pas habituel. Ce petit troquet à l’ancienne m’avait de suite séduit lors de ma première balade dans le quartier. Il m’en rappelait un autre situé pas très loin, Place Kolonaki, en haut de la rue Kapsali, avant que le secteur ne devienne trop prétentieux. C’était en 1975…

Même le café est mauvais maintenant! m’avait averti Evanguelos, il lui arrive de ne plus en griller pendant des semaines… quelle tristesse… Rester ouvert donne l’illusion de la vie qui continue, d’un rythme qui rassure, mais le temps est une farce qui se joue de nous. Tout ce à quoi nous croyons bientôt cessera, les factures resteront dans le tiroir fermé. Bientôt j’éteindrai la lumière… dit encore Evanguelos.

Dehors sous un portique souillé d’ordures, la peinture dégouline de toute sorte de blasphèmes tagués sans art tant sur le mur que sur les paquets d’affiches qui dégueulent la colle loin au-delà, proposant à d’improbables passants un revêtement impraticable. Un de ces graffitis représente un encapuchonné claustrophobe équipé d’un masque à gaz; c’est un monstre nucléaire, un loup mutant dont les frères sont réellement autour de nous, entrain de tout casser.

Vous entendez? je demande… le grabuge se rapproche, chair de poule sur ma peau violette. Les bruits s’ajoutent aux bruits. L’écho du verre qui se brise sur l’asphalte, des pierres qui tombent, et les cris des hommes qui s’amplifient dans le fracas. Vous entendez? je répète pour moi seul parce que je me demande à quel dieu imaginaire certains ont décidé de sacrifier cette ville… Une poussière blanche a envahi l’atmosphère comme un nuage qui passe en rase-motte dans la rue. Un pope inspiré dit Tout redeviendra poussière… mais tous, lui le premier, ont l’air de trouver ça drôle.

Evanguelos est debout, face à la porte, face à la menace qui pèse sur son petit bar. Parfois il se tourne vers ses clients qu’il considère d’abord en hôtes, il s’impose un sourire protecteur. De ses doigts écartés il semble peigner sa barbe longue et blanche, la paume de la main ceinte d’une bande adhésive couleur argent. Le grondement de la rue est une matière vivante, habité d’évènements sonores plus ou moins effrayants. Nous fixons tous la vitrine comme s’il s’agissait d’un écran de cinéma, mais sitôt le rectangle animé tout s’avère férocement vrai, les hommes qui courent et ceux qui tombent, les matraques qui fouettent l’air pour mieux frapper et plus fort, tous ces objets devenus des armes.

Les molotovs volent comme des cerfs-volants à queues de feu, puanteur d’essence graisseuse dans les narines, la bouche, la gorge.

Ils rentrent à trois, noirs, entièrement noirs, de la tête aux pieds, encapuchonnés, masque vissé sur la face, batte-menace en main. Ce sont des ombres en souffrance, arrachées de leur corps. Ils rentrent avec la crasse et la puanteur, l’un d’eux gueule : aujourd’hui on brûle tout!

Evanguelos n’a pas bougé : Dehors! Dehors! il se met à hurler en brandissant un piolet étincelant qu’il a fait apparaître par magie, ça c’est mon putain de bar que tu veux brûler mais je vais t’éclater la gueule sale merdeux, à toi et à tes potes!

La caisse enregistreuse que lorgne le garçon est éteinte. on n’entend plus que sa forte respiration amplifiée par le masque. Les deux autres répandent partout quelque chose de vert et de liquide. Lui, crie qu’il va péter les dents à la police et aux politiciens et regarde les trois tables occupées dans la salle vide, cinq personnes qui le fixent intensément.         Tu comprends pourquoi il faut tout brûler de cette ville de merde?                                          Je comprends que tes yeux je vais les arracher, c’est du fric que tu veux alors t’amuses pas à parler politique avec moi! dis-le que tu veux du fric! petite salope! combien hein? combien pour t’offrir les culs de tes copains?!                                                                                En achevant sa phrase Evanguelos s’est emparé du bras de l’homme en noir, mais il s’est produit dehors une explosion si forte que la vitrine s’est mise à onduler et crier elle aussi, comme sous la secousse d’un tremblement de terre, l’homme n’a pas encore tourné la tête qu’il reçoit un violent coup de pied dans le bas-ventre le renvoyant sur le seuil, alors même que nous nous précipitons sur ses deux acolytes pour les chasser manu militari, nous les voyons rapidement disparaître dans le tumulte qui s’éloigne lui aussi, abandonnant leur camarade sur le carreau où il git immobile.

Debouts devant le petit bar nous tentons de percer la nuit éclairée ça et là de feux de poubelles, traversée de silhouettes furtives ou pesantes selon leur appartenance… Nous rejoignons Evanguelos penché sur sa victime qui râle, il lui a ôté son masque et on lui donne guère plus de seize ans… ses yeux sont comme les hublots de son masque, tout ronds et tout vides. Tu dois avoir les couilles au fond de la gorge mon gars… lui dit-il, profites-en pour réfléchir à ce que tu vas en faire…

Ce que tente de dire le gamin dans un sifflement de gorge pénible c’est : Donne ce que tu as! tout ce que tu as!!

Evanguelos soupire, l’autre groggy a raté un épisode.

C’est rien petit, on va te mettre à l’intérieur. Evanguelos sort de sa poche un billet froissé de vingt euros qu’il met dans celle du garçon… Euro de merde!! pauvres enfants!! pauvre Grèce!!

Un évènement minuscule dont on ne parlera jamais.

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ο μικρός έμπορος , le petit marchand

Rien en poche, pas un rond, pas un espoir.

Blouson de cuir usé, massacré d’avoir tant dormi par terre, dans la rue, les remises béantes…. Les temps sont durs, à qui vendre de la merde, son héro de merde? Des cristaux qui n’ont rien de précieux, pur produit chimique jaunasse qu’il garde dans une petite boîte, tandis que l’odeur a pris possession de sa peau, jusqu’au fond de ses narines brûlées.

Canettes écrasées, capsules et verre brisé, mégots éparpillés sur le sol sont les graines de la moisson du monde futur, c’est son univers, celui de son regard bas. ses seules certitudes.

Quand il croise un client tout va très vite, un regard et c’est l’échange, il prend l’argent et disparaît aussitôt, les flics ne sont jamais loin qui le repèrent à l’odeur. Cette odeur aigre qu’il trimballe. Les keufs, il se tient derrière, contrôlables depuis sa démarche courbée, le visage dissimulé sous ses longues boucles graisseuses. Il s’échappe en les poursuivant. Son look étudiant a rapidement évolué en clodo sans âge, ils sont nombreux à s’être transformés de la sorte.

Riche matinée. Théo, c’est son nom à lui… qui le sait encore? ses mains tremblantes ne lui obéissent plus, depuis quand n’a t’il plus écrit son nom…? quel formulaire de mendicité sociale? Quelle demande où il étalait ses diplômes, les langues qu’il parlait, ses souhaits? il ne s’en souvient plus. s’en souviendrait-il qu’il ne le croirait pas. Théo s’aimait avant comme il aimait sa ville, comme il aimait l’autre Théo que le SIDA et le reste lui ont pris. Ils étaient deux et unis.

Riche matinée, quelques ventes avant neuf heures, le ciel d’hiver se gonfle de soleil qui après avoir avalé les derniers nuages ne devrait pas les régurgiter. Mais l’air est épais comme la colle des affiches et dans les bouches on dirait qu’il scelle les lèvres. Jour sans voix. Même gélatine dans ses yeux qu’il frotte maladroitement sans parvenir à en extraire la torpeur de ce froid glacial, de cette immense fatigue.

A la maison enfin, dans “sa cuisine”, il tient dans ses doigts gauches les précieux cristaux qu’il range dans les petit pots en disant : trois euros la pièce… tu ne trouves pas d’héroïne dans les rues d’Athènes??? celle-la est pour toi Théo…

La prise c’est une gifle folle, ça va droit où ça doit aller. Dans les jambes d’abord, et le cœur qui bat fort dans la gorge comme s’il explosait lui aussi.

Dans l’autre monde la ville s’agite d’un quotidien qui n’est qu’apparences. Les caisses de fruits et de légumes sont dehors, dans la rue, pour le marché qui se tenait là avant. Maintenant c’est des caisses vides, qu’on jette ici pour que les pauvres se chauffent. Seul rescapé le marchand de journaux qui gueule sa colère pour vendre son papier. Lui aussi finira bien par se taire.

Trois tours de clé et il entend la porte d’entrée qui grince, résident ou visiteur. N’importe, c’est toujours la même quête qui amène les gens ici. Il dégage le lit qui bouche le passage et du pied il tente de décoller les moignons de bougies directement fixés au sol dans les coulures de cire plus ou moins épaisses. L’autre le rejoint dans la cuisine et paraît souffrir de cet air si puant et visqueux qu’il doit quand même inhaler. Marche arrière. La bière à deux balles qu’il a bu lui en remonte de l’estomac et envahit sa bouche d’où elle s’écoule en filets baveux d’abord, puis en jets saccadés de liquide ambré comme l’eau de l’évier où il est allé vomir. Il crache la pâte amère qui lui a envahit la bouche sans susciter le moindre intérêt autour de lui.

Papier alu dans la boîte, feuille déjà brûlée, déjà pliée et le briquet en main, prêt. L’unique point d’ordre de ce chaos en est aussi le point de départ.

La pièce est vide, un canapé pourri et une table basse, ou une caisse, couverte d’un tissu de laine rouge, plutôt rouge. Sur le canapé il y a Dimitri qu’il avait complètement oubliée. Il le secoue comme un sac. On le dirait embaumé…, les yeux vides avec des cernes violets. il ne dort pas. il ne se réveille pas. Oubliée la baise, il le bouscule encore, vraiment fort cette fois. il s’est recroquevillé sur le côté et se présente de dos,  il voit ce pyjama, toujours le même, les chaussettes en éponge et le gros gilet qui pend autour de ce corps insaisissable. Le froid le tue. Et lui, il se tait. Il y a quelques restes de nourriture sur la table, mais qui trouverait du courage pour manger ces pourritures? Les rats viendront faire le ménage.

Les cristaux sont sur la feuille d’alu, un verre, une flamme et cette sacrée fumée… la drogue frit. la fumée bave telle une morve animée dans la pipe, sur les dents, emplit la bouche, les poumons… Et soudain, le meilleur se produit, contre les parois de l’estomac, dans les intestins, jusqu’aux muscles de l’anus… Une vague relaxante, le corps parcouru d’un déchainement de bulles orgasmiques. Dimitri gémit, ça n’a rien d’une voix. il réclame.

Niko, c’est ainsi que s’appelle le visiteur, se décide à aller le voir, il parvient à faire glisser ce qui a l’épaisseur d’un squelette dans son chandail. Théo revient qui lui fourre la cuillère dans la bouche pour y verser un peu d’eau. Il a toujours en main le papier et le briquet. il suçote, semble boire un peu. L’autre les observerait s’il n’était aussi absent, et c’est mécaniquement qu’il s’accroupit sur le canapé, sur Dimitri, collant sa joue contre sa bouche, il s’allonge sur lui, dans l’odeur violente de la sueur froide. il grince des dents, c’est le bruit de la pierre sur la pierre, il a pris ses mains dans les siennes qu’il frotte. C’est d’instinct qu’il attend une réaction du garçon.

Théo est retourné dans “sa cuisine”, il remet ça, veut un coup de fouet. Il se frotte les gencives avec le doigt, les enflamme. L’eau entraine les cendres dans l’évier, tout disparait dans la vidange. Brosse. Brosse à dents, il la passe sous l’eau et brosse comme un fou, et recommence, encore et encore, de plus en plus fort. des larmes de douleur se forment au bord de ses yeux. Tête droite il s’observe dans le miroir. Se sourit, soudain humain, soudain à se dire qu’il ne comprend plus rien, ni de sa vie ni de ce monde.

Tu es dans le tourbillon, dans le manège emballé. Il ne te reste que ce trou dans ton sourire pour t’intéresser encore à toi, et te faire rire. Rire aux éclats, aux larmes, à t’étouffer… ça se transforme vite en toux violente, quinte sur quinte qui te mettent à terre.

Vacuité de la vie, des jours, il ne reste à cette humanité perdue que la comédie amère du vide. C’est à dire RIEN.

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