το μικρό μπαρ, le petit bar

Depuis que les explosions nous massacrent les tympans, le milieu de l’après-midi, tous ici régulièrement se protègent les oreilles des deux mains. Avec la fin du jour la cadence est donnée par le choc des matraques sur les boucliers, et ça m’oppresse jusque dans le ventre.

La nuit est baignée d’une lumière hostile qui inquiète Evanguelos le patron du bar plus qu’elle le rassure. Je le vois saisir quelques tables légères qu’il jette devant son entrée pour en limiter symboliquement l’accès.

La salle est silencieuse, ce qui est l’habitude. Mais ce silence la n’est pas habituel. Ce petit troquet à l’ancienne m’avait de suite séduit lors de ma première balade dans le quartier. Il m’en rappelait un autre situé pas très loin, Place Kolonaki, en haut de la rue Kapsali, avant que le secteur ne devienne trop prétentieux. C’était en 1975…

Même le café est mauvais maintenant! m’avait averti Evanguelos, il lui arrive de ne plus en griller pendant des semaines… quelle tristesse… Rester ouvert donne l’illusion de la vie qui continue, d’un rythme qui rassure, mais le temps est une farce qui se joue de nous. Tout ce à quoi nous croyons bientôt cessera, les factures resteront dans le tiroir fermé. Bientôt j’éteindrai la lumière… dit encore Evanguelos.

Dehors sous un portique souillé d’ordures, la peinture dégouline de toute sorte de blasphèmes tagués sans art tant sur le mur que sur les paquets d’affiches qui dégueulent la colle loin au-delà, proposant à d’improbables passants un revêtement impraticable. Un de ces graffitis représente un encapuchonné claustrophobe équipé d’un masque à gaz; c’est un monstre nucléaire, un loup mutant dont les frères sont réellement autour de nous, entrain de tout casser.

Vous entendez? je demande… le grabuge se rapproche, chair de poule sur ma peau violette. Les bruits s’ajoutent aux bruits. L’écho du verre qui se brise sur l’asphalte, des pierres qui tombent, et les cris des hommes qui s’amplifient dans le fracas. Vous entendez? je répète pour moi seul parce que je me demande à quel dieu imaginaire certains ont décidé de sacrifier cette ville… Une poussière blanche a envahi l’atmosphère comme un nuage qui passe en rase-motte dans la rue. Un pope inspiré dit Tout redeviendra poussière… mais tous, lui le premier, ont l’air de trouver ça drôle.

Evanguelos est debout, face à la porte, face à la menace qui pèse sur son petit bar. Parfois il se tourne vers ses clients qu’il considère d’abord en hôtes, il s’impose un sourire protecteur. De ses doigts écartés il semble peigner sa barbe longue et blanche, la paume de la main ceinte d’une bande adhésive couleur argent. Le grondement de la rue est une matière vivante, habité d’évènements sonores plus ou moins effrayants. Nous fixons tous la vitrine comme s’il s’agissait d’un écran de cinéma, mais sitôt le rectangle animé tout s’avère férocement vrai, les hommes qui courent et ceux qui tombent, les matraques qui fouettent l’air pour mieux frapper et plus fort, tous ces objets devenus des armes.

Les molotovs volent comme des cerfs-volants à queues de feu, puanteur d’essence graisseuse dans les narines, la bouche, la gorge.

Ils rentrent à trois, noirs, entièrement noirs, de la tête aux pieds, encapuchonnés, masque vissé sur la face, batte-menace en main. Ce sont des ombres en souffrance, arrachées de leur corps. Ils rentrent avec la crasse et la puanteur, l’un d’eux gueule : aujourd’hui on brûle tout!

Evanguelos n’a pas bougé : Dehors! Dehors! il se met à hurler en brandissant un piolet étincelant qu’il a fait apparaître par magie, ça c’est mon putain de bar que tu veux brûler mais je vais t’éclater la gueule sale merdeux, à toi et à tes potes!

La caisse enregistreuse que lorgne le garçon est éteinte. on n’entend plus que sa forte respiration amplifiée par le masque. Les deux autres répandent partout quelque chose de vert et de liquide. Lui, crie qu’il va péter les dents à la police et aux politiciens et regarde les trois tables occupées dans la salle vide, cinq personnes qui le fixent intensément.         Tu comprends pourquoi il faut tout brûler de cette ville de merde?                                          Je comprends que tes yeux je vais les arracher, c’est du fric que tu veux alors t’amuses pas à parler politique avec moi! dis-le que tu veux du fric! petite salope! combien hein? combien pour t’offrir les culs de tes copains?!                                                                                En achevant sa phrase Evanguelos s’est emparé du bras de l’homme en noir, mais il s’est produit dehors une explosion si forte que la vitrine s’est mise à onduler et crier elle aussi, comme sous la secousse d’un tremblement de terre, l’homme n’a pas encore tourné la tête qu’il reçoit un violent coup de pied dans le bas-ventre le renvoyant sur le seuil, alors même que nous nous précipitons sur ses deux acolytes pour les chasser manu militari, nous les voyons rapidement disparaître dans le tumulte qui s’éloigne lui aussi, abandonnant leur camarade sur le carreau où il git immobile.

Debouts devant le petit bar nous tentons de percer la nuit éclairée ça et là de feux de poubelles, traversée de silhouettes furtives ou pesantes selon leur appartenance… Nous rejoignons Evanguelos penché sur sa victime qui râle, il lui a ôté son masque et on lui donne guère plus de seize ans… ses yeux sont comme les hublots de son masque, tout ronds et tout vides. Tu dois avoir les couilles au fond de la gorge mon gars… lui dit-il, profites-en pour réfléchir à ce que tu vas en faire…

Ce que tente de dire le gamin dans un sifflement de gorge pénible c’est : Donne ce que tu as! tout ce que tu as!!

Evanguelos soupire, l’autre groggy a raté un épisode.

C’est rien petit, on va te mettre à l’intérieur. Evanguelos sort de sa poche un billet froissé de vingt euros qu’il met dans celle du garçon… Euro de merde!! pauvres enfants!! pauvre Grèce!!

Un évènement minuscule dont on ne parlera jamais.

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