Dezső Kosztolányi

“Notre amitié avec Kornél s’approfondit vraiment quand les premiers boutons, bourgeons pourpres de la puberté, firent leur apparition sur mon front. Nous étions comme cul et chemise. Nous lisions et nous discutions. Moi, je lui tenais tête, je réfutais ardemment ses idées impies. Il n’en reste pas moins que c’est lui qui m’initia au mal. C’est lui qui m’éclaira à cette époque sur la façon dont les enfants naissent, c’est lui qui le premier m’expliqua que les adultes sont des tyrans jaunes et bouffis qui empestent le tabac, et qui ne méritent aucun respect parce qu’ils sont plus laids que nous et mourront plus tôt, c’est lui qui me convainquit de ne pas étudier, de paresser plus longtemps le matin au risque de rater l’école, c’est lui qui m’incita à fracturer les tiroirs de mon père et à ouvrir ses lettres, c’est lui qui m’apporta le genre de livres et de cartes postales qu’on ne regarde qu’à la lueur d’une bougie, c’est lui qui m’apprit à chanter, à mentir et à écrire des vers, c’est lui qui m’incita à dire tout haut des mots obscènes à la file, à épier par une fente dans les cabines de bain, l’été, les filles qui se déshabillent, et à les importuner à l’école de danse par ma curiosité malséante, c’est lui qui but avec moi le premier verre d’eau de vie, c’est lui qui m’initia aux joies du corps, à la gourmandise et à la luxure, c’est lui qui me révéla que la douleur même recèle une secrète jouissance, c’est lui qui me fit arracher les croûtes des cicatrices qui me démangeaient, c’est lui qui me démontra que tout est relatif, qu’un crapaud peut avoir une âme de même qu’un directeur général, c’est lui qui me fit aimer les animaux muets et la solitude muette, c’est lui qui me consola, lorsque j’éclatai en sanglots devant un catafalque, en me chatouillant les côtes, sur quoi je me mis aussitôt à ricaner de la stupidité incompréhensible de la mort, c’est lui qui inocula l’ironie à mes sentiments, la révolte à mon désespoir, c’est lui qui me conseilla d’être du côté de ceux sur qui crache la multitude, de ceux qu’elle emprisonne et qu’elle pend, c’est lui qui m’apprit que la mort est éternelle, et c’est lui aussi qui voulut me convaincre de ce damnable mensonge contre lequel je protestai à cor et à cri, à savoir que Dieu n’existe pas.” — Dezső Kosztolányi / Kornél Esti / Cambourakis / 2009 / Trad. : Sophie Képès.

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KOSZTOLÁNYI DEZSÕ (Budapest, 1910 )

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